"Nous n'hésitons pas à nous rendre au tribunal pour accompagner nos clients"

12 déc 2012 à 11h58 par - Webmaster
Comment accompagner les entreprises en difficulté ? Détection, stratégie adoptée, travaux pendant la période d'observation... Daniel Ramakichenane, associé du cabinet Wingate à Paris, nous détaille les missions menées auprès de ces clients qui demandent un "investissement important et régulier".

Constatez-vous une augmentation d'entreprises en difficulté parmi vos clients ou vos prospects ?

L'essentiel de nos clients sont des entreprises en difficulté. Depuis septembre 2012, la demande est plus forte : de nombreuses sociétés se renseignent auprès de nous sur les procédures collectives et dans la plupart des cas, nous les accompagnons. Par ailleurs, parmi nos clients "classiques", nous constatons davantage de difficultés de trésorerie en raison de délais de règlement plus tardifs et de délais fournisseurs qui se réduisent. Aujourd'hui, notre cabinet compte une trentaine de clients dans l'activité restructuring (pour deux associés et une dizaine de collaborateurs). Cela peut paraître peu mais ce type d'entreprises demande un investissement important et régulier.


Comment détectez-vous une entreprise en difficulté ?

Le premier élément est le cash. Pour déterminer à partir de quel moment l'entreprise bascule en état de essation des paiements, nous évaluons la différence entre l'actif disponible et le passif exigible. D'autres indicateurs sont utilisés : par rapport à l'activité, nous regardons le maintien ou non des carnets de commandes, la relation client etc. Pour nos clients "classiques", nous anticipons et proposons des missions de reporting, des prévisionnels sur les six prochains mois sur la trésorerie et l'exploitation par la mise en place de tableaux de bord classiques.


Quelles sont les premières actions envisagées pour vos clients en difficulté ?

Nous échangeons beaucoup d'informations avec le dirigeant pour mesurer les réelles difficultés. Soit celles-ci sont conjoncturelles, ponctuelles. Par exemple, lorsqu'un client reçoit une grosse commande et n'a pas le BFR (besoin en fonds de roulement) suffisant, nous l'aidons à en discuter avec le banquier et à mettre en place un mandat ad hoc ou amiable. Lorsqu'un carnet de commandes se réduit, l'un des leviers est de saisir le CCSF (comité consultatif du secteur financier) pour permettre un gel temporaire des dettes fiscales et sociales et laisser le temps à l'entreprise de trouver une respiration. Soit les difficultés sont plus profondes. Par exemple, la perte de clients qui représentaient 45% du chiffre d'affaires de l'entreprise, créant ainsi une discontinuité de l'exploitation. Là, on s'orientera vers des mesures de sauvegarde ou de procédures collectives (redressement judiciaire). Notre mission ici est de travailler sur la capacité de retournement de l'entreprise. La réussite de telles procédures vient de notre préparation en amont et de notre implication opérationnelle sur les sociétés suivies.


"Nous échangeons beaucoup d'informations avec le dirigeant pour mesurer les réelles difficultés"


De nombreux dispositifs publics existent. Quels sont vos rapports avec les pouvoirs publics ?

L'expert-comptable a un rôle à jouer pour transmettre des informations précises à la CCSF, à Oseo, au médiateur du crédit… Cela permet d'instaurer une relation de confiance et aux pouvoirs publics d'être plus réactifs pour venir en aide à nos clients. Le CCSF ne se réunit qu'une fois par mois ; il est donc important que nous anticipions la préparation des dossiers.


Comment travaillez-vous avec les autres parties prenantes ?

Dès lors qu'il y a une composante judiciaire, un travail d'équipe s'engage entre le dirigeant (qui doit continuer à assurer l'exploitation), l'expert-comptable (qui est le garant des informations données aux organes de la procédure) et l'avocat (qui défend les droits de l'entreprise). Mais nous n'hésitons pas à nous rendre au tribunal pour accompagner nos clients, défendre la validité des chiffres, travailler sur le maintien de l'activité… bref préparer l'entreprise à une sortie de par le haut.


Quels sont les autres étapes de votre accompagnement ?

Dès le départ, nous définissons une stratégie : agir sur le cash, les charges et le chiffre d'affaires. Sur cette base, nous menons à bien nos travaux pendant la période d'observation (mise en place de reporting, négociation avec les principaux créanciers en vue de réduire le passif, cession d'actifs non stratégiques etc.). Il s'agit essentiellement d'un rôle de conseil financier. L'expert-comptable est le bras droit financier de l'entreprise pendant la période d'observation. Car nous avons une obligation légale vis-à-vis du tribunal de mettre en oeuvre et de mesurer la stratégie exposée. Notre mission est de négocier les meilleures solutions compte tenu des capacités de l'entreprise. Les clients sont très demandeurs de conseils.


Quel mode de facturation votre cabinet retient-il ?

Plutôt que de facturer au temps passé, nous avons opté pour un forfait mensuel. Nous voulons lisser les honoraires pour accompagner nos clients dans la durée (la période collective s'étend sur 8 à 12 mois) et leur permettre de payer. Notre mode de facturation est adaptée à la typologie de nos clients, des PME.


Avez-vous des taux de réussite satisfaisants ?

Nous avons un taux de réussite très satisfaisant. En cinq ans, nous avons seulement eu un plan de cession.
Gérer les crises, c'est aussi gérer l'humain. Vous avez dû conseiller à vos clients de prendre des décisions difficiles…
Il est toujours difficile de conseiller à un chef d'entreprise de réduire son personnel ou de ne plus travailler avec tels fournisseurs. Mais sur les moyen et long termes, nous devons garder en tête l'objectif de maintenir l'exploitation. Donc nous devons convaincre nos clients. Nous sommes ici plus que de simples producteurs de comptes.


Pensez-vous que les experts-comptables sont prêts pour ce type de missions ?

Beaucoup de consoeurs et confrères experts-comptables viennent nous voir pour se faire assister auprès de leurs clients en difficulté car ils ne se sentent pas à l'aise avec ce type de missions. C'est pourquoi notre cabinet a bien voulu mettre en ligne sur le site de l'ordre des experts-comptables Paris Île-de-France les modèles de rapports que nous utilisons au quotidien. Des formations seront bientôt dispensées en ce sens également. La profession dispose pourtant d'un énorme potentiel pour aller sur ces nouvelles missions.

Céline Chapuis - l'Actuel expert-comptable - Édition du mercredi 5 décembre 2012